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L’Intelligence Artificielle dans la Santé au Maroc : Où en est le Secteur ?

En juin 2026, le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tehraoui, a annoncé devant la Chambre des représentants deux projets pilotes d’aide au diagnostic par IA — l’un pour la détection des grossesses à risque en zone rurale, l’autre pour le dépistage précoce du cancer du sein — rapportés par le quotidien Aujourd’hui le Maroc. Ce n’est qu’un des chantiers en cours : le secteur de la santé marocain commence, prudemment, à expérimenter l’IA sur plusieurs fronts à la fois. Voici où en est réellement cette transformation, chantier par chantier.

Points clés
  • En juin 2026, le ministère de la Santé a lancé deux projets pilotes de diagnostic assisté par IA : échographie pour les grossesses à risque (centres de santé d’Aghbala et Moulay Bouazza) et dépistage du cancer du sein (Institut National d’Oncologie, CHU Ibn Sina, Rabat) — Aujourd’hui le Maroc, juin 2026.
  • La télémédecine est encadrée juridiquement depuis 2015 (Loi 131-13) et 2018 (Décret d’application n°2.18.378), mais reste une pratique encore peu structurée à l’échelle nationale, faute de données publiques consolidées sur son usage réel.
  • La Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé et ABA Life prévoient de lancer en octobre 2026 une coentreprise d’infrastructures de santé intelligente, avec un objectif de former plus de 100 000 professionnels de santé aux outils d’IA (Managers.tn, juin 2026).
  • Un livre blanc du Centre d’Innovation en e-Santé de l’Université Mohammed V (33 recommandations, 5 axes stratégiques) propose une trajectoire de déploiement 2026-2030 pour éviter la multiplication de projets pilotes isolés (Infomagazine, 2026).

1. Les projets pilotes du ministère de la Santé

Les deux initiatives annoncées en juin 2026 par le ministère de la Santé illustrent bien ce que recouvre concrètement l’IA en milieu hospitalier aujourd’hui. La première équipe les centres de santé d’Aghbala (province de Béni Mellal) et de Moulay Bouazza (province de Khénifra) d’un outil d’aide à l’interprétation des échographies, pour identifier plus tôt les grossesses à risque dans des zones rurales où l’accès à un spécialiste reste difficile. La seconde déploie une solution de dépistage précoce du cancer du sein à l’Institut National d’Oncologie du CHU Ibn Sina, à Rabat.

Dans les deux cas, il s’agit de ce qu’on appelle un diagnostic assisté par IA : un système qui analyse une image médicale et signale les zones suspectes à un professionnel de santé, qui reste seul décisionnaire — l’algorithme ne pose pas de diagnostic à la place du médecin ou de la sage-femme, il accélère et priorise leur lecture. C’est une nuance importante, souvent gommée dans le débat public sur l’IA en santé.

2. La télémédecine : un cadre légal ancien, une pratique encore à structurer

Contrairement à une idée reçue, la télémédecine n’est pas une nouveauté réglementaire au Maroc. Elle est encadrée depuis la Loi 131-13 (Dahir n°1-15-26 du 19 février 2015) relative à l’exercice de la médecine, complétée par le Décret d’application n°2.18.378 adopté en Conseil de gouvernement le 25 mai 2018, qui définit spécifiquement les conditions de la pratique à distance — analyse détaillée par la doctorante Insafe Nour sur Village-Justice. Ce cadre visait explicitement à faciliter l’accès aux soins spécialisés dans les régions éloignées ou en manque de ressources humaines.

Ce qui manque, huit ans plus tard, c’est moins le texte que la donnée : il n’existe pas, à ce jour, de statistique publique consolidée et vérifiable sur la part réelle des consultations médicales marocaines réalisées à distance. Plusieurs plateformes privées de prise de rendez-vous et de téléconsultation opèrent sur le marché, mais le remboursement systématique des téléconsultations via l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) n’est, à ce stade, pas encore généralisé. Ce décalage entre un cadre légal ancien et une pratique encore fragmentée est une bonne illustration de ce qu’on retrouve ailleurs dans l’adoption de l’IA au Maroc : l’outil existe et le droit d’usage aussi, mais la structuration à l’échelle du système reste le vrai chantier.

3. Le secteur privé accélère : alliances et plateformes hospitalières

Si les projets publics restent, pour l’instant, des pilotes ciblés, le secteur privé annonce des ambitions plus larges. En juin 2026, la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé (FM6SS) et ABA Life (filiale santé d’ABA Technology) ont annoncé la création d’une coentreprise dédiée aux infrastructures de santé fondées sur l’IA, avec un premier déploiement au Maroc prévu pour octobre 2026 avant une extension progressive vers d’autres pays africains — selon Managers.tn. La plateforme vise notamment la recherche médicale appliquée à l’IA, la télémédecine, la biosurveillance et la gestion des urgences, avec un objectif affiché de former plus de 100 000 professionnels de santé aux outils d’IA.

Le même mois, Mediot AI (autre entité d’ABA Life) a annoncé à Casablanca un partenariat avec Siemens Healthineers autour d’une plateforme baptisée « Medifus Health Operating System », destinée à connecter équipements médicaux, données cliniques et modèles d’IA au sein d’un environnement sécurisé — selon Siemens Healthineers, cité par We Are Tech (juin 2026), plus de 32 millions de Marocains bénéficient désormais de la couverture médicale obligatoire, ce qui crée un volume de données assurantielles et cliniques favorable à ce type de plateforme.

InitiativePorteursObjectifCalendrier
Échographie assistée par IAMinistère de la SantéDétection précoce des grossesses à risque (zones rurales)Pilote annoncé, juin 2026
Dépistage assisté du cancer du seinInstitut National d’Oncologie, CHU Ibn Sina RabatDiagnostic précoceAnnoncé, juin 2026
Coentreprise santé intelligenteFM6SS x ABA LifeInfrastructures IA, formation de +100 000 professionnelsLancement prévu, octobre 2026
Medifus Health Operating SystemMediot AI (ABA Life) x Siemens HealthineersInteropérabilité des données hospitalières, imagerie assistéeAnnoncé, juin 2026

4. Une feuille de route académique : le livre blanc de l’Université Mohammed V

À côté des annonces gouvernementales et privées, un travail plus méthodique a été publié par le Centre d’Innovation en e-Santé (CIeS) de l’Université Mohammed V à Rabat, dirigé par le Pr Anass Doukkali. Ce livre blanc, intitulé « Intelligence artificielle en santé au Maroc : réalités, enjeux et recommandations », est le fruit de plus d’un an de travail collaboratif — selon Infomagazine. Il formule 33 recommandations autour de 5 axes stratégiques et 10 actions prioritaires, et propose une trajectoire de déploiement en trois temps entre 2026 et 2030 : une phase de fondation, puis d’accélération, puis de généralisation.

Sa recommandation centrale porte sur l’infrastructure de données avant l’IA elle-même : un dossier patient informatisé partagé, des standards communs d’interopérabilité, une gouvernance renforcée et ce que le rapport appelle un Health Data Hub souverain — c’est-à-dire une plateforme nationale unique et sécurisée où les données de santé seraient centralisées et partagées entre établissements, sous contrôle marocain plutôt que via des serveurs tiers à l’étranger. Deux programmes, MOHIM (interopérabilité des données de santé) et MAHIR (préparation des établissements de santé à l’IA), sont cités comme premiers relais opérationnels de cette feuille de route.

5. Ce que ça change pour les acteurs du secteur

Pour une clinique privée, un laboratoire ou une start-up MedTech marocaine, ces annonces ouvrent plus de questions concrètes qu’elles n’en referment. Le risque documenté par le livre blanc de l’Université Mohammed V — la multiplication de projets pilotes isolés sans infrastructure de données commune — est le même que celui observé ailleurs quand une organisation adopte l’IA outil par outil plutôt que par une stratégie structurée ; c’est une leçon déjà tirée dans l’automatisation marketing au Maroc, où l’empilement d’outils sans cadre a souvent précédé, plutôt que suivi, une vraie structuration.

Ces initiatives créent aussi une demande naissante pour des profils hybrides, à la croisée des données et du soin — un terrain qu’on retrouve déjà en partie dans notre tour d’horizon des métiers et salaires de l’IA au Maroc. Côté patient, les mêmes questions qui traversent le marketing se posent en santé : un chatbot de prise de rendez-vous ou un agent capable de trier une demande urgente ne rendent pas le même service, et le choix entre les deux mérite la même rigueur que celle décrite dans notre comparatif agent IA ou chatbot. Enfin, les start-up et cliniques qui veulent construire plutôt que simplement observer ces chantiers ont intérêt à s’appuyer sur les programmes de soutien à l’IA pour PME marocaines plutôt que de financer seules chaque brique technique.

Par où commencer

  1. Cartographier les outils d’IA déjà utilisés dans son établissement (imagerie, prise de rendez-vous, dossier patient) avant d’envisager un nouveau projet pilote.
  2. Vérifier systématiquement qu’un outil de diagnostic assisté reste un outil d’aide à la décision, jamais un substitut au jugement clinique.
  3. Investir dans l’interopérabilité des données avant l’IA elle-même — c’est la recommandation centrale du livre blanc de l’Université Mohammed V.
  4. Distinguer clairement, côté patient, un usage de type chatbot (prise de rendez-vous, FAQ) d’un usage de type agent (triage, suivi autonome), et documenter la différence auprès de l’équipe.
  5. Anticiper le recrutement de profils hybrides data/santé, un marché encore restreint mais en formation rapide.

Cette transformation reste, pour l’instant, une addition de chantiers séparés plutôt qu’une stratégie unifiée — une situation que notre offre de stratégie digitale aide justement à structurer, qu’il s’agisse de santé ou d’un autre secteur réglementé.

Questions Fréquentes

L’IA remplace-t-elle les médecins marocains ?

Non, du moins pas dans les projets actuellement documentés. Les programmes pilotes du ministère de la Santé et de l’Institut National d’Oncologie utilisent l’IA comme outil de diagnostic assisté : elle signale des zones suspectes sur une image médicale, mais c’est toujours le professionnel de santé qui interprète le résultat et prend la décision.

La télémédecine est-elle légale au Maroc ?

Oui, depuis 2015 avec la Loi 131-13, précisée par le Décret d’application n°2.18.378 de 2018. Le cadre légal existe donc depuis huit ans, mais la pratique reste peu structurée à l’échelle nationale, et le remboursement systématique des téléconsultations via l’AMO n’est pas encore généralisé.

Qui pilote concrètement l’IA dans la santé au Maroc ?

Trois types d’acteurs, pour l’instant de façon peu coordonnée : le ministère de la Santé (projets pilotes de diagnostic assisté), des alliances privées comme FM6SS x ABA Life ou Mediot AI x Siemens Healthineers (infrastructures et plateformes hospitalières), et le monde académique, avec le livre blanc du Centre d’Innovation en e-Santé de l’Université Mohammed V qui propose justement de faire converger ces initiatives d’ici 2030.